samedi 30 avril 2016

La balle perdue

Marie Penven et Jean Guillou s’aiment. Ils se marient en janvier 1942 et s’installent à Trévic, une ferme proche de Grignallou et qui appartient à Mlle de Lonlay.
Jean Guillou et Marie Penven
à la ferme (1958)
Ce 7 août 1944, il fait beau et chaud. Après le repas du midi, Marie est assise sur l’herbe entre Jean, son époux, et Yvon Thiec, leur cousin et ami. Le champ borde en surplomb le chemin qui vient de Keranguervenet pour gagner Grignallou et les communs. Le dur travail du bat-tage est achevé. Grisés par les senteurs d’une luzerne fraîchement coupée et par le chant des oiseaux mêlé à celui des grillons, les trois amis s’accordent un moment de repos bien mérité au soleil.
Jean se met à fouiller dans ses poches : « Flûte alors ! j’ai laissé mon tabac sur la table de la ferme ».
Marie se lève et laisse la place vide entre les deux hommes. Pour faire plaisir à son Jean, elle va chercher le paquet de tabac oublié.
Au même moment, à moins de 800 mètres de là, des camions s’immobilisent brusquement devant le café de Phrasie Poul C’hranked situé près de Pont-Minaouët. Tombés vers treize heures trente dans un guet-apens à Kernaour-Lan, sur la route de Pont-Aven, les soldats allemands apeurés battaient en retraite vers leur campement du Cabellou. Les radiateurs de leurs camions percés par les balles des maquisards n’ont plus d’eau.
̶  Où est mari ? demande l’officier à Phrasie.
̶  Il est mort, mentit Phrasie.
̶  Wasser, de l’eau pour camions, schnell ! ordonne nerveu-sement l’officier.
Les radiateurs ne sont pas complètement remplis quand, soudainement, les Allemands sautent dans leurs camions dont les moteurs vrombissaient déjà. Les soldats décampent précipitamment, mais non sans décharger une salve de feu en direction de jeunes gens qui, intrigués par le tumulte, avaient interrompu leur partie de galoche sur la grande roche plate du Gwarenn Zu pour se diriger naïvement vers les camions. Les soldats allemands prirent ces jeunes curieux pour des terroristes. Par chance, aucun ne fut atteint. Quelques projectiles traversèrent le toit de la mai-son des Sellin, les autres se perdirent dans la nature.
Marie, à la recherche du tabac, s’interroge sur ces claque-ments d’armes qui proviennent du Gwarenn Zu mais ne s’affole pas.
Elle revient avec le paquet de tabac et reprend sa place, s’asseyant entre son Jean et le cousin Yvon. Elle s’étonne : les visages des deux hommes sont blêmes, leur attitude est hébétée.
La lucidité de Jean et Yvon retrouvée, Marie apprend avec stupeur que, durant son absence, une balle avait sifflé entre les deux hommes pour se planter immédiatement dans le talus arrière. La balle était passée exactement là où Marie était assise avant d’aller chercher le paquet de tabac.
Jean comprit alors que fumer n’était pas une mauvaise chose. Il continua donc et Marie ne fit rien pour l’en empêcher.

Guillemette Traolen, André Jary.
D’après le témoignage de Marie Guillou, recueilli durant l'été 2012, et ceux de Janine Kerboul et Jean-Pierre Guillou, ses enfants. Détails historiques de Louis-Pierre Lemaître, Michel Guéguen et Raymond Offret.

Marie est ordinairement coquette mais, ce jour de juin 2013, elle veut paraître plus gracieuse encore. Enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, tous ceux que Marie aime sont là, tout près d’elle, pour son 92e anniversaire, mais Marie leur cache que c’est un adieu.

Elle choisit la belle journée ensoleillée du lendemain pour revoir son cher Jean qui, là-haut, l’attend depuis 31 ans. Là-haut où il fait bon sentir le doux parfum d’une luzerne fraîchement coupée. Là-haut où des chants d'oiseaux se mêlent à ceux des grillons pour les amoureux désormais réunis.

A.J.



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