samedi 28 mai 2016

L'histoire de la Pinède

Le Grand Bois de Malherbe va devenir La Pinède. Les propriétés Prouhet autour du bourg ont toutes été vendues ou expropriées, à l’exception du grand bois de pins de Beg Rouz Vorc'h.
Le grand bois de pins de Beg Rouz Vorch est incultivable, il va rester la propriété de Joseph Prouhet (1842-1887), notaire à Trégunc (1868-1887). Ni Cariou Kozh ni aucun autre paysan n’ont voulu l’acheter, on ne peut rien en sortir. Joseph Prouhet n’a pas de descendance mâle, le bois tombe dès lors dans l’héritage de Marie Léontine, l’une de ses trois filles.

Vue aérienne de la Pinède en 1952 (photo geoportail.gouv.fr)

En 1902, Marie Léontine épouse l’assureur et agent maritime concarnois Pierre de Malherbe, lui apportant plusieurs autres propriétés dont la ferme dite de Kerambourg et son vilain château moderne au milieu du Petit Bois de Malherbe. C’est ce château qu’a habité André Normand, maire vichyste de Trégunc, durant l’occupation allemande.
Le manoir notarial de Kerambourg est déjà passé dans la famille de Calan avec les quelques bâtiments et terrains situés en haut du bourg. Le bois de Beg Rouz Vorch dont a hérité Marie Léontine devient le Grand Bois de Malherbe où, jeunes au patronage, nous allions avant-guerre jouer aux signes de pistes.
 Au décès de Marie Léontine, ce bois passe dans les mains des Malherbe, comme les autres biens de Joseph Prouhet. Au décès de Pierre de Malherbe, après la guerre, ce sont ses enfants, les de la Touche, qui en héritent. Bien que situé en plein bourg ou presque, ce terrain de trois hectares n’intéresse personne car impropre à la culture, plein de gros rochers1 , d’ajoncs et de pins sans valeur. Personne ne l’entretient, c’est un peu la jungle, les propriétaires voudraient bien s’en débarrasser.
Il suscite pourtant bientôt l’intérêt d’un Tréguncois originaire de Pont-Mélan, Louis Lecuyer, qui ne cache pas ses sympathies socialistes. Celui-ci est devenu directeur de la Fédération des Coopératives Maritimes, FEDECOOP, qui, sur toute la côte, fournit aux bateaux matériel de pêche, carburants, etc. Très entreprenant, il veut diversifier ses activités et, encouragé par les pêcheurs, obtient de les étendre à la conserve.

La première conserverie de poisson de Trégunc

Sa première action sera l’achat de la petite usine Béziers de Keroul (Kerouel aujourd’hui), construite sur un terrain à cent mètres de la route départementale. Elle était autrefois établie en Ville Close à Concarneau. C’est la première conserverie de poisson de Trégunc, elle touche sur deux côtés nos champs de Keroul. Louis Lécuyer veut l’agrandir et propose à mon père de lui acheter les deux champs contigus, ce qui lui permettrait de construire frigo et magasins. L’affaire échoue, mon père reconnaîtra plus tard avoir raté une occasion.
Louis Lecuyer est très pressé et cherche à s’installer ailleurs. Seule solution, racheter une affaire existante. Il se résout à acheter les deux usines des Conserveries de Cornouaille, celle de Concarneau (que l’on continue à appeler Ravilly, du nom du propriétaire précédent) et les Conserveries de la Chaume aux Sables d'Olonne, toutes deux propriété du roubaisien André Dhellemmes, important armateur thonier et chalutier qui cherche à s’en débarrasser pour se concentrer sur la pêche.
Les collègues conserveurs d’André Dhellemmes, furieux, l’accusent de faire entrer le loup dans la bergerie. L’avenir le confirmera, leur monopole en prendra un coup. Mais les événements vont bouleverser la Coopération Maritime de Louis Lecuyer.
Chez Pêcheurs de France, un ancien patron pêcheur audiernais s'est fait nommer vice-président, il s’appelle Fanch Gloaguen, autre étoile montante de la Coopération Maritime, au charisme exceptionnel, qui fera trembler plus d’un politique de droite comme de gauche. C’est un disciple du père Lebret, le théoricien chrétien de l’économie sociale. Rapidement, il conteste la suprématie de Louis Lécuyer ; le bras de fer entre les deux hommes voit la victoire de Fanch Gloaguen.

Le projet "La Pinède"

Louis Lécuyer, se sentant évincé, démissionne de ses postes mais, ambitieux et compétent, décide de voler de ses propres ailes et de devenir lui aussi conserveur de poisson. Il reprend à son compte le projet d’achat du terrain Malherbe qui n'a pas intéressé Pêcheurs de France. ll fait affaire avec Jean-Pierre de la Touche, l’agent de la société Worms, importatrice de la rogue2 pour la FEDECOOP.
Jean-Pierre de la Touche est l’un des héritiers d’une fille de Léontine Prouhet et Pierre de Malherbe, ses grands-parents. Louis Lécuyer le convaincra de lui céder à bas prix les trois hectares de bois. Jean-Pierre de la Touche accepte, Louis Lécuyer fait une superbe affaire.
Dès son départ de FEDECOOP, il bâtit son projet, renomme  Bois la Pinède le Grand Bois Malherbe, et y installe une petite usine de conserverie axée sur des produits nouveaux comme la saucisse de poisson. Il y adjoint un sympathique restaurant qui a son petit succès durant un certain temps. Par manque de moyens financiers dus à la défection des banques et malgré de bonnes idées, sans doute trop en avance, cette entreprise est un échec total. Le personnel est licencié, les biens liquidés, le propriétaire décède et la Pinède devient propriété de la commune de Trégunc.
Vue aérienne de la Pinède en 1968 (photo geoportail.gouv.fr)

Un tel grand domaine, à proximité du bourg, constitue pour la commune une chance inespérée de développement dans tous les domaines, industriel, culturel, sportif ou administratif. Peu de gens, me semble-t-il, connaissent l’histoire de la Pinède que j’ai personnellement bien connue en tant que fondé de pouvoirs d'André Dhellemmes. J’ai signé pour son compte la vente de ses conserveries à Pêcheurs de France et j’ai gardé de bonnes relations avec celui qui a été le malheureux héros de l’histoire de la Pinède jusqu’à sa disparition brutale ; dommage, c'était un homme de valeur.

Chaos granitique de la Pinède
Les bâtiments de la Pinède en 2015

Yves Cariou

1 expression tréguncoise !
2 la rogue, constituée d’œufs de morue, est utilisée comme appât pour la pêche à la sardine.

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