mardi 15 novembre 2016

Souvenirs des années 1943-1948

En 1944, mes parents étaient agriculteurs dans une exploitation  d'environ 26 hectares à Pennanguer, à proximité du camping Le domaine de Pendruc, à Trégunc. 
Les bâtiments de la ferme comportaient une maison d'habitation, une étable, une écurie-porcherie et une remise. Au rez-de-chaussée de la maison, il y avait une cuisine rudimentaire (ni évier ni gazinière) avec sa grande cheminée en pierre de taille et une salle à manger ; à l'étage des chambres sans aucun confort et au-dessus le grenier où étaient stockées les céréales.

La ferme de Pennanguer

Les six à huit vaches que nous élevions étaient à l'étable mais aussi au champ à la belle saison, la traite se faisait à la main. La crème retirée du lait et mise dans la baratte en bois permettait de faire du beurre que nous vendions à la charcuterie Sancéau de Concarneau, à la boulangerie Guéguen de Douric-ar-Zin et aussi aux marins qui s'avitaillaient avant de prendre la mer. J'étais parfois chargé de faire la livraison. Pour cela je prenais ma bicyclette, attaché sur le porte-bagages, un panier en osier contenait la précieuse denrée façonnée et décorée à la cuillère en bois. Pendant les grandes chaleurs de l'été, le beurre fondait avant d'arriver à destination et je me faisais houspiller par la tante qui ne pouvait que constater les dégâts. En été, il arrivait que l'on mette le beurre dans le puits pour en assurer une meilleure conservation. Le lait écrémé servait à nourrir les veaux et le reste mélangé au grain broyé à la ferme et aux pommes de terre cuites avec des betteraves dans un grand chaudron en fonte constituait la pâtée qui engraissait les porcs. Le cheptel des bovins comportait aussi quelques génisses et des veaux.
Nous élevions en général de trois à cinq truies dont s'occupait ma mère ; c'était son domaine exclusif. Les truies vivaient dans la porcherie mais parfois s'installaient à l'étable entre les vaches ou dans les meules de paille à l'extérieur. Il leur arrivait même de prendre la poudre d'escampette pour aller voir, seules, le verrat qui se trouvait à Roz Pennanguer, en liberté dans la propriété ; la nature faisait le reste. Les porcelets sevrés étaient en partie vendus à la foire de Rosporden et aussi à Quimper. Après guerre, mes parents s'y rendaient en char à bancs. Plus tard, ils achetèrent une remorque qu'ils attachaient à la voiture. Une autre partie des porcelets était engraissée à la ferme.
A Roz Pennanguer, chez nos proches voisins, distant de 350 m, il y avait un commerce tenu par les époux Herlédan ; c'était un lieu de convivialité pour tous les habitants du quartier, les hommes venaient y jouer aux boules et surtout se désaltérer car ils avaient souvent soif à cette époque. Dans ce commerce bar, tabac, alimentation générale et téléphone public il y avait ce petit quelque chose que l'on ne trouve plus de nos jours, un mélange d'odeurs de café, de poivre, de vin, de tabac à fumer et à chiquer et de diverses épices, une odeur  toute particulière qui vous accapare, quel parfum ! Jusque dans les années 1920, il y avait là une boulangerie et le pain était cuit dans le ty-forn.



 Dans les années 1954-1955, nous nous sommes lancés dans l'élevage de volaille, le premier arrivage se constituait de 300 poussins environ, ils étaient installés au-dessus de l'étable ; c'était les prémisses des élevages hors sol. Plus tard, au début des années 1960, mon père achetait plusieurs baraques en bois qui avaient servi à héberger les Lorientais victimes des destructions massives de leur ville durant la guerre. Une nouvelle ère commençait. Les poulets étaient vendus à Concarneau, toujours à la charcuterie Sanséau, aux habitants et aussi aux marins. Malheureusement, un jour, les installations prirent feu, nous venions d'y étendre de la paille fraîche pour accueillir un nouvel arrivage de poussins. Une défaillance des couveuses fonctionnant au bois a probablement été à l'origine du sinistre.

L'habitation de la ferme de Pennanguer et à droite ce qui constituait l'écurie-porcherie


Dans la ferme, on cultivait des céréales, des petits pois, des haricots verts, des betteraves et bien sûr des pommes de terre, denrée de base pour les humains et les animaux. Je me souviens de cette énorme machine à arracher les pommes de terre que mon père avait achetée pour assurer un service public. Il fallait trois chevaux pour la tirer. Un moteur Bernard installé sur la machine entraînait les différentes grilles, trois en enfilade, puis une quatrième à l'arrière, perpendiculaire aux autres et réglable pour déverser les pommes de terre issues de trois rangs en un seul. Les petits pois étaient fauchés et envoyés à la machine à écosser que l'usine Cassegrain de Concarneau installait à Kerléoguy et ailleurs, le temps de la saison. Les pois partaient ensuite en caisses en bois vers l'usine, nous récupérions les fanes. Pour la moisson, il fallait mobiliser du personnel et les muscles étaient mis à contribution. Le grain, mis en sacs de 50 kg, était monté à dos d'homme au 2e étage ; en fin de journée, les plus costauds étaient épuisés. Pour regonfler le moral et requinquer les hommes, il y avait chaque jour un bon repas et une bonne dose de lagoutte ou chasse-poussière.
Mes parents ont tenu l'exploitation de Pennanguer durant 33 ans, jusqu'en 1970. Elle appartenait à la famille de Saint-Georges de Keranével en Melgven. Pour les divers travaux à la ferme, nous étions toujours aidés au minimum de deux salariés embauchés à l'année, un homme et une femme. Pour les semis, les fenaisons, la moisson et autres travaux importants il y avait le renfort des personnes du voisinage Puis les époux Georgette et André Mellac ont pris la suite jusqu'en 1989. Georgette se souvient encore de cette période où de temps en temps on tuait le cochon à la ferme, chose interdite maintenant.

On tue le cochon chez Georgette et André Mellac à Pennanguer vers 1970-1980


Notre exploitation un peu à l'écart m'obligeait à emprunter des petits chemins voire à traverser des champs pour rencontrer mes copains. Avec une certaine expérience des déplacements en zone rurale, j'allais dans les villages et fermes environnants seul ou accompagné de mon chien. Je rendais aussi visite, toujours à pied, à travers la campagne, à mes grands-parents fermiers au village de Kerouini et pour cela il fallait contourner l'étang de Kernouat (Kerannouat aujourd'hui) après la traversée des exploitations de Kéroriou, Kerguentrat, Kerdroc'h (Keradroc'h) et Stang Monfort. Un long périple pour un gamin de huit à neuf ans.

Les champs de mines

Un jour, vers 1945 probablement, pour rejoindre Kernouat à Kérouini, deux villages distants de 700 m environ, j'ai traversé involontairement, bien sûr, un champ de mines. Je dois avouer maintenant que j'ai eu beaucoup de chance ce jour-là. Sans doute, l'ai-je fait pour réduire le trajet. Apprenant cela, ma grand-mère n'a pu retenir son émotion et ses larmes pendant un long moment.
Pendant l'occupation allemande lors de la dernière guerre, le littoral et une partie de l'exploitation agricole des grands-parents étaient minés, comme l'étaient d'ailleurs bien d'autres terrains le long de la côte. Trop souvent hélas on entendait un boum, c'était une vache, une génisse ou un chien qui s'était aventuré dans le périmètre dangereux, perdant ainsi la vie. Les champs minés n'étaient pas toujours entièrement clôturés.
Mes grands-parents occupaient la maison d'habitation la plus haute, au milieu du village, bien visible de loin. A cette époque, il y avait quatre fermes à Kerouini (en 2015, il n'y en a plus). Attenant à la maison de mes grands-parents, il y avait l'étable, un bâtiment en belles pierres de taille dans le grenier duquel était engrangé le foin. Les vaches empruntaient un passage très fangeux en hiver. Mon grand-père y étalait de l'ajonc et du genêt qui, mêlés aux déjections animales et à la boue, constituaient un supplément de fumier, le framboy, pour engraisser les terres labourables. Ensuite les différents troupeaux étaient regroupés sur une parcelle qu'on appelait An Dachen. A trois mètres de l'étable, le puits alimentait les gens et les animaux en eau. On ne se posait pas de questions pour savoir si cette eau était potable, et elle ne l'était probablement pas, souillée par le purin émanant de l'étable très proche.

La ferme des grands-parents à Kerouini


Durant le conflit de la Seconde Guerre mondiale, le grenier de l'habitation de mes grands-parents avait été réquisitionné pour plusieurs mois par les occupants allemands. De là-haut, par la lucarne, ils communiquaient en morse avec un puissant projecteur, directement vers le fort de Trévignon et les blockhaus implantés sur les dunes. Toutes les nuits, surtout, mais aussi le jour, il y avait du vacarme dans la maison, le bruit des bottes dans l'escalier et à l'étage, le crépitement permanent des moyens de communication par radio. Dans les pièces occupées il y avait une forte odeur de tabac, de graillon et de matériel électrique en surchauffe. Nous n'étions pas toujours rassurés. Les militaires allemands ont toujours eu, selon la famille, une conduite irréprochable pendant tout leur séjour.
A Kerouini, j'avais six oncles et tantes, il y avait entre autres Pierre, le cadet, âgé de 14 ans. J'aimais beaucoup sa compagnie. Son plaisir et sans doute une de ses principales distractions d'adolescent étaient de déterrer les mines que les Allemands avaient dissimulées tout le long du littoral atlantique. Au fil du temps, Pierre était devenu, on ne sait ni comment ni pourquoi, un spécialiste du déminage, sans appareil de détection. II avait ainsi déminé de vastes espaces de terres agricoles ou de dunes entre Penloc'h et Pouldohan, récupérant d'importantes quantités d'explosif, mèches lentes, détonateurs et grenailles que beaucoup de jeunes utilisaient dans leurs lance-pierres pour briser les potelets et isolateurs des lignes téléphoniques et électriques.

Le mur de l'Atlantique

Progressivement, au fur et à mesure de la construction du mur de l'Atlantique par l'organisation Todt, les terres agricoles mais également les dunes où broutaient tous les animaux du village, ont été entièrement confisquées de Penloc'h jusqu'au quartier de Kerdallé, et même bien au-delà. De nombreux blockhaus dont certains sont encore visibles de nos jours furent érigés sur la dune de sable et des mines antipersonnel et antichars implantées sur les terres environnantes. Parfois des piquets métalliques avec du fil barbelé délimitaient les contours. Il n'était pas question d'exploiter les champs un peu plus éloignés du littoral car les Allemands avaient exigé la mise dans le sol de pieux ou troncs d'arbres pour éviter l'atterrissage éventuel d'aéronefs. Sur les quatre exploitations agricoles de Kérouini l'activité s'était considérablement réduite durant cette période. Aucun dédommagement n'était prévu.
Vers la fin de l'été 1944, Pierre m'a entraîné sur la dune près de la maison du littoral à Trévignon. Là apparaissaient de nombreuses tâches brunes sur un fond légèrement verdoyant, il a enlevé le sable et l'herbe grillée par la sécheresse et, sous la motte, une mine antichars était enfouie. Paniqué, je tentais de fuir car les adultes nous avaient prévenus de la dangerosité de ces engins. Pierre m'a retenu en me disant que celles-là n'étaient pas aussi dangereuses que les petites invisibles, les mines antipersonnel.

Un dramatique accident

Trégunc avait été libéré au mois le 8 août 1944 mais les mines sont restées encore plusieurs mois enfouies dans les terres de la commune. A cette période, Pierre Rouat était scolarisé en internat à l'école publique à Trégunc. Le jeudi 9 novembre 1944, il n'y avait pas classe ; en début d'après-midi, lui et son inséparable copain Émile Le Dez, ils se sont échappés de l'école et, toujours à la recherche des mines (leur dada), ils sont allés dans l'anse de Pouldohan, à hauteur du cimetière de bateaux, sur un terrain privé. Pierre a malheureusement été victime d'une mine antipersonnel. Son décès est inscrit sur les registres de la mairie à 16 h 30 sur un champ de mines à Pouldohan. Émile Le Dez, sans doute plus conscient du danger, n'avait pas suivi son ami.

Les réquisitions

Pour satisfaire les besoins de leurs troupes, les Allemands se faisaient remettre à la mairie un ordre de réquisition moyennant quoi ils se rendaient dans les fermes et exigeaient par exemple la remise de denrées alimentaires. Un jour, chez nous à Pennanguer, est arrivé un attelage de chevaux tirant une charrette à quatre roues, ce type de matériel était inconnu dans nos campagnes. Mon père, démobilisé après la déroute de l'armée française en juin 1940, a compris très rapidement de quoi il s'agissait. Pour éviter d'être embarqué par les visiteurs il s'est caché dans le bois voisin. Ma mère a reçu le responsable du groupe qui lui a fait comprendre d'un geste du bras qu'il voulait du foin du haut de la meule jusqu'au sol sur une largeur de deux mètres environ et surtout du beurre. Ma mère avait préalablement caché cette denrée mais qu'importe, le visiteur avait aperçu un seau de crème dans la pièce servant de cuisine et apparemment cela semblait lui convenir. Pour la remercier, je suppose, il l'a invitée à tirer avec son pistolet sur un objet métallique qu'il avait accroché à un arbre. Ma mère et moi étions terrifiés par les détonations et le ricochet des balles sur le métal. Le chargement du foin s'est effectué très rapidement et l'équipage nous a quittés sans aucun geste d'animosité.

La faucheuse-lieuse à Pennanguer


Tous les élèves scolarisés à l'internat de l'école Saint-Marc à Trégunc se devaient de suivre les offices religieux à l'église. Au mois d'août 1944 vraisemblablement, sortant par le portail sud et descendant les marches, mes camarades et moi nous avons été témoins d'une scène dont je me souviens très bien. Sur les marches de la fontaine implantée sur la place de l'église, un homme tenait un discours, la foule assez importante criait tout en levant le poing en l'air. Il y avait parmi ces gens un attelage assez courant dans nos campagnes et, sur la charrette, se tenaient debout trois femmes que l'on tondait. Afin de nous éloigner et d'abréger la vision de ce spectacle, le personnel encadrant de l'école nous poussait assez vivement. Mes parents m'ont appris plus tard qu'il s'agissait d'un règlement de compte entre les hommes de la Résistance et ces trois femmes qui auraient collaboré avec l'ennemi.

L'après-guerre

La guerre terminée, l'Allemagne nous devait réparation. Ainsi, entre 1945 et 1948 et probablement plus tard, beaucoup de prisonniers sont venus prêter main-forte dans les fermes de Trégunc. Mon père, comme bien d'autres exploitants agricoles, a bénéficié de l'aide d'un de ceux-ci mais très vite il s'est rendu compte qu'il n'avait pas la fibre d'agriculteur et l'a ramené au dépôt à Quimper. Peu de temps après, c'est ma mère qui découvrit, je ne sais comment, une jeune femme allemande prénommée Antonie qui, libre, sans aucune contrainte, venait s'installer à Trégunc. Nous l'avons appris plus tard, elle venait rejoindre et encourager son frère Florian N. qui était prisonnier et travaillait dans une ferme proche de Saint-Philibert. Florian s'est marié à une Tréguncoise. Cet homme a fait partie, plus tard, du comité des fêtes et est resté fidèle toute sa vie au quartier de Saint-Philibert. Il est décédé vers 2010.

Les dunes et les champs proches étaient minés ou plantés de pieux durant la période d'occupation


Sa sœur, Antonie N., que nous appelions familièrement Tony est restée je crois trois ou quatre ans chez mes parents comme employée de maison. Très courageuse, cette jeune femme m'a laissé de bons souvenirs. Elle avait durant son séjour chez nous fait la connaissance d'un homme très grand, prisonnier, travaillant dans une ferme voisine, ils se sont mariés à Trégunc le 14 novembre 1949 et ont eu un petit garçon élevé dans le berceau ayant servi à mes sœurs et à moi, berceau que ma mère lui avait donné. Le mari Hans Wermer S. était pâtissier dans le civil. Pour marquer la naissance de son fils, il nous avait servi de succulentes pâtisseries que nous ne connaissions pas. Les festivités ont eu lieu chez les époux Herlédan qui tenaient le bar-épicerie à Rouz Pennanguer. Tony est décédée il y a une vingtaine d'années.
La vie à la campagne à cette époque était très rude et difficile, aucun confort dans les maisons en général. Les travaux des champs étaient faits manuellement avec l'aide de chevaux, les tracteurs ne sont venus que bien plus tard grâce au plan Marshall, surtout à partir des années 1950. Physiquement, les hommes comme les femmes étaient épuisés très jeunes.
Très longtemps après la guerre, nous n'avions toujours pas de chauffage ni de toilettes. En cas de besoin il fallait se rendre à l'étable ou dans les champs proches. Je n'ai pas souvenir de voir mes parents et les employés se laver sauf le dimanche, puisqu'il n'y avait pas d'eau courante. La brosse à dents et le dentifrice étaient superflus, les corps devaient être conçus, je suppose, comme les fours actuels autonettoyants.
La nourriture simple devait être consistante afin de permettre aux travailleurs d'accomplir leur tâche journalière. Les repas se composaient presque invariablement d'un bouillon épaissi avec du pain, rarement de légumes, du lard salé bien gras de préférence avec des pommes de terre, de la bouillie d'avoine et des galettes accompagnées de cidre ou de gros lait. La mer étant proche, nous avions la chance d'avoir du poisson assez fréquemment et ce mets était apprécié. Le dimanche, il y avait généralement un menu amélioré, du bœuf bouilli acheté dans le commerce à Trégunc ou parfois un vieux coq cuit dans la marmite puis frit, ce qui pour nous constituait un repas gastronomique. Une à deux fois par an environ, une coche bien grasse était sacrifiée et mise dans la saumure pour la conservation. Les jours suivant ce rite, les repas étaient toujours copieux.
Dans ces conditions et avec le recul, je m'interroge encore actuellement sur le ressenti de cette jeune femme allemande à son arrivée en 1946 ou 1947 et à son séjour au quotidien à Trégunc. Je suis persuadé que dans le domaine de l'hygiène en général nous ne devions pas être un exemple pour nos voisins germaniques.
Au début de l'année 1956, onze ans après la fin du conflit, peu de chose avait changé chez nous, l'eau courante était toujours absente dans notre exploitation agricole. A cette époque, à ma demande, j'ai séjourné en Allemagne pendant 18 mois. Là, j'ai pu bénéficier d'un confort que je n'imaginais pas et constater la différence de niveau de vie entre nos deux pays. Cette expérience m'a laissé un bilan positif et un souvenir inoubliable.

Georges Rouat

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