vendredi 26 mai 2017

La mariée des cousins de la Constance

Même si j’étais très jeune au moment du tournage, cela fut pour moi une façon de rendre hommage aux péris en mer et plus encore à mon père lui aussi péri en mer à bord du Président Paul Doumer, sept ans plus tôt, en février 1962, alors que je n’avais que dix ans et trois mois.

Je ne connaissais pas le synopsis de cette série télévisée, je n'avais pas lu non plus le livre de Paul Guimard, je l'ai découvert par la suite et cela m'a profondément touchée. En fait je suis fière d'avoir participé à ce film.
Aujourd'hui, je me dis que le destin m'a fait un sacré clin d'œil en me permettant d'avoir un petit rôle fort sympathique dans ces feuilletons sur le périlleux monde des marins. Ce fut pour moi l'occasion de faire rigoler la vie !

Voici ma belle histoire

La façon dont j'ai été recrutée n'est pas banale. À l'époque, il n'y avait ni téléphone portable ni mail, ni tous les moyens de communication que nous connaissons et utilisons aujourd'hui, nous n'avions pas encore le téléphone à la maison. Je n'avais strictement aucune idée de ce qui m'attendait, pas le moindre signal de fumée !
Nous sommes au mois de juillet 1969, le plein été ; il fait très beau, même chaud. J'ai dix-sept ans et demi ; je suis lycéenne au Porzou et donc en grandes vacances. Afin de me faire un petit pécule, je cueille des haricots verts dans les champs de Trégunc, entre autres à Kerhallon où j'ai entendu dire que des cueilleuses de haricots allaient figurer en costumes bretons pour le tournage d'un feuilleton à Nevez.
Un jour "sans haricots", je suis à la maison de Ster-Laë à Kergleuhan en Trégunc. Je n'ai pas eu à me lever aux aurores. Je suis très contente d'avoir un peu de temps et de pouvoir m'adonner à une de mes passions : la lecture. Donc je bouquine tranquillement dans le jardin derrière la maison quand j'entends le bruit d'une voiture ; elle s'arrête, je n'y prête pas beaucoup d'attention, je suis complètement dans mon bouquin. Tout à coup ma mère arrive et m'interpelle : Édith, viens ! y'a du monde qui t'attend ! Je me lève, rentre dans la maison par le garage et là, que vois-je ? trois personnes qui m'observent… J'ai un moment d'hésitation… je suis en tenue d'été… L'une des personnes dit : eh oui, c'est exactement la personne que nous recherchons ! Je suis perplexe, je me demande qui sont ces gens. Je ne les connais pas. Enfin ils se présentent, l'un d'eux dit : Je suis Robert Mazoyer, metteur en scène, et voici Ronan Mao mon assistant de Concarneau. Il y a une troisième personne dont je ne me souviens pas du nom.
Robert Mazoyer : Voilà, nous tournons un feuilleton sur les marins du secteur. Nous avons une scène de mariage et nous recherchons une jeune fille pour jouer le rôle de la mariée, le tournage a lieu à Nevez. Nous avons eu votre adresse par votre cousine. Robert Mazoyer me résume rapidement le scénario et enchaîne :
Vous correspondez bien au rôle de la mariée que nous recherchons, en fait la mariée est la sœur de l'un des cousins de la Constance et doit épouser un paysan. Ce mariage va servir de tremplin aux cousins pour trouver des actionnaires afin de financer le bateau qu'ils veulent acquérir. Est-ce que cela vous intéresse ?
Dans un premier temps, j'avoue être fort intimidée et très surprise. J'avais bien entendu les cueilleuses de haricots parler de ce film mais de là… à penser que le metteur en scène en personne se déplace pour venir me chercher chez moi ! Je n'en croyais pas mes oreilles ! Quelle surprise ! Comment était-ce possible ?
Je ne réponds pas tout de suite, trop étonnée, puis je réfléchis ; ma mère ne dit rien. Je pense que finalement ce serait bien de connaître un peu l'envers du décor du cinéma, alors la curiosité l'emporte sur la timidité et je dis oui.
À partir de cet instant tout va très vite : Robert Mazoyer m'explique que je dois me rendre à Quimper avec son assistant afin de choisir une robe.
Rendez-vous est pris dès le lendemain pour aller chercher la robe de mariée, nous nous rendons dans une boutique à Quimper… Il me semble que la première robe choisie soit la bonne, pas de retouches à faire… Ça me fait bizarre de passer une robe de mariée ! Je n'y avais jamais songé !
J'étais un peu comme dans un rêve ! Pensez donc : jouer pour de vrai dans un film ! Puis tout est allé très vite à partir du moment où j'ai donné mon accord. Ma mère ne s'y est pas opposée, elle aurait pu le faire car j'étais encore mineure. Elle m'a laissé vivre cette aventure que j'ai d'ailleurs trouvée passionnante. Dès le lendemain de l'achat de la robe, l'assistant est venu me chercher pour m'emmener sur les lieux du tournage. Je me suis retrouvée en jeans, baskets et tee-shirt dans les loges à l'étage chez Ty Ru à Névez. J'allais enfin découvrir comment on tourne un film ! Et ce fut une expérience très riche pour l'adolescente que j'étais.
Non seulement je découvrais tout un monde que j'ignorais, caméras, acteurs, preneur de son, scénariste, habilleuses, metteur en scène, etc., tout un monde ourlé de prestige à mes yeux ; mais encore participais-je à une œuvre collective : un grand hommage aux marins péris ou vivants de notre pays.
Nous avons tous ensemble, acteurs et gens du pays, conté au travers des images et des mots, l'histoire de nos marins et de leur famille.

Les chaussures de la mariée

Dans les coulisses, au premier étage du restaurant Ty Ru, les habilleuses et les coiffeuses s'occupent des acteurs et de moi. On me fait revêtir la robe de mariée, on me coiffe : magnifique chignon avec de belles étoiles ainsi que le voile… l'équipe décide de ne pas me maquiller car je suis bronzée, je suis fin prête… Robert Mazoyer, est sur tous les ponts… tout le monde s'agite… metteur en scène, techniciens, preneur de son (bien mignon celui-là avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus !), le tournage du cortège ne va pas tarder. Les acteurs sont tous là, Claude Brosset, Jean le Mouël, Dominique MacAvoy, Catherine de Seynes, Lucien Barjon, Andrée Tainsy, etc.
Robert Mazoyer me présente Jean Marc Épinoux, mon futur époux, je le trouve vieux ! Pensez donc, il a au moins quarante ans et il m'intimide. Peut-être au point d'oublier que je n'ai pas de chaussures adéquates qui s'accordent  avec la robe ! Je n'y avais pas plus pensé que les autres.
Ni une ni deux, Ronan Mao, l'assistant-réalisateur, se pointe et décide de me faire traverser le bourg pieds nus pour aller acheter de vraies chaussures de mariée…
Ouf ! Dans la boutique, il y a bien une jolie paire de chaussures à ma pointure mais elles sont à talons. Allez on les prend, pas le choix ! À peine chaussées, en route pour la grande aventure… Il y a beaucoup de curieux : touristes, Névéziens, Tréguncois… Tous les beaux costumes et belles coiffes bretonnes sont de sortie. Les commérages vont bon train… le centre du bourg est bloqué, pas de voitures. Il faut au moins cela pour que le cortège précédé de sonneurs se mette en place et que chacun retrouve sa chacune pour aller à l'église. Le tournage commence… Robert Mazoyer arrête tout, il faut recommencer encore et encore ! Il y a toujours quelque chose qui cloche, quelle galère ! Ouf, la prise est enfin bonne ! Je souffre dans mes chaussures et pourtant il faut tenir sans faire de grimaces !

Tournage du film Les cousins de la Constance : au bourg de Névez, mariage du 28 juillet 1969, Édith Guinguéno
dans le rôle de la mariée au bras de l’acteur jouant le rôle de son père

Je manque indubitablement d'expérience pour les chaussures à hauts talons ! Ce n'est qu'une fois assise dans la salle de restaurant que je pourrai enfin soulager mes pieds en enlevant discrètement mes chaussures… enfin le croyais-je ! Le cameraman très observateur s'en aperçoit et ne se prive pas pour faire un gros plan là-dessus ! Mais je m'en fous, au moins mes pieds rigolent… et se détendent.

Du goût y'a eu !

C'était comme un vrai mariage, avec des rires, des chansons, un petit coup dans le nez pour certains, de l'ambiance quoi, et bien sûr le bal de noce ! Inutile de dire qu'il n'a pas fallu pousser les gens pour danser… Tout le monde était très gai… il y avait vraiment du plaisir !
Le repas de noce comptait un grand nombre d'invités. C'était Chez Poulloré, route de Port-Manec'h à Névez. Il nous a été servi un menu complet dont des langoustines à l'armoricaine.
Le repas de noce nécessitant plusieurs retouches et prises de vue, nous l'avons tourné sur trois jours. J'ai pratiquement fait une overdose de langoustines car ce plat nous était resservi pour les besoins du tournage !

Scène à la ferme

Après le mariage, une scène a été tournée à la ferme de Kermeun, sur la route de Kerdruc à Nevez, où l'on me voit porter des seaux. Eh oui, j'avais épousé un paysan !

Édith Guinguéno

*1970 : Les cousins de la Constance, série télévisée en six épisodes écrite par Paul Guimard et mise en scène par Robert Mazoyer, retrace la dure vie des marins et rend hommage aux neuf victimes du Mary-Brigitte péries en mer au large de l'Irlande le 7 février 1959, dont Désiré Furic, patron, et Raymond Costiou, tous deux de Port-Manec’h et le mousse Ernest Gourlaouen de Trévignon.


La ferme de Kermeun en Névez

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